La co-écoute et la nature humaine

Merci de lire d’abord ma note d’intention.

La théorisation traditionnelle de la co-écoute, c’est-à-dire celle qui a été élaborée au sein de l’organisation Reevaluation Counseling (RC), se base sur une certaine idée de la nature humaine.

L’être humain est pensé comme étant par nature bon, aimant, intelligent, créatif, enthousiaste et coopératif. Depuis l’enfance, il subit des blessures psychiques qu’il n’a pas la possibilité de guérir au fur et à mesure par la décharge émotionnelle et la réévaluation qui s’ensuit. Ainsi peu à peu ses qualités intrinsèques sont obscurcies par la persistance de ces blessures sous forme d’automatismes de pensée et de comportement. La pratique de la co-écoute permet de guérir des blessures du passées et de retrouver ces qualités positives1.

Cette façon de penser l’humain est historiquement ancrée dans la psychologie humaniste, qui a pris son essor à partir des années 50 aux Etats-Unis, et qui a engendré au fil du temps plusieurs pratiques psychothérapeutiques2. J’ignore quel a été son devenir dans les pratiques psychothérapeutiques contemporaines, si c’est une vision oubliée, ou intégrée, ou qui lutte encore pour se faire une place dans le paysage de la psychologie.

Dans la pratique traditionnelle de la co-écoute, la personne qui nous écoute a donc pour rôle de garantir une présence ferme et assurée dans cette vision positive de l’être humain : on peut compter sur elle pour savoir et nous rappeler, de différentes façons plus ou moins directes, que nous sommes des êtres ayant ces qualités fondamentales. Cette vision est un support intangible qui définit à la fois ce qu’est l’être en réalité et ce vers quoi il tend naturellement quand il a l’occasion de guérir de ses blessures psychiques.

Mon opinion est que ce système de pensée constitue une croyance. L’être humain est un animal éminemment social, qui se construit en très grande partie en interaction avec son environnement. Il y a bien sûr des données biologiques de base qui déterminent des choses, mais rien qui ne soit élaboré a priori au niveau psychologique, et encore moins aux niveaux moral et social. Il y a des impossibilités  : quelle que soit son éducation et son environnement, il ne pourra jamais respirer sous l’eau (dommage !), et des potentialités  : si l’éducation et l’environnement favorisent la coopération, le partage et la créativité, alors il développera ces qualités3. Mais si l’éducation et l’environnement favorisent la compétition, l’intérêt individuel et l’obéissance, c’est cela qu’il développera, avec tout autant de succès. Rien n’est déterminé à l’avance et rien n’est censé se passer comme-ci ou comme-ça. On peut par contre avoir des préférences, ou encore des valeurs, mais c’est une autre question.

Quand j’ai débuté la co-écoute, ce qui m’intéressait en premier lieu était la pratique en elle-même, et j’ai délibérément laissé mes questionnement théoriques pour plus tard. De plus, comme la théorie était présentée comme une hypothèse, sur laquelle on se base pour pratiquer mais qui n’a pas été prouvée pour l’instant4, je m’en arrangeais. Mais surtout, dans la pratique, ça fonctionnait.

En effet, penser que soi-même et l’autre sommes par nature intelligents, bons, aimants, créatifs, coopératifs et enthousiastes est un support très pertinent pour la pratique de la co-écoute, je l’ai maintes fois expérimenté. Être tranquillement et fermement ancré·es dans la conviction que nous avons ces qualités de façon inaliénable, et que nous en retrouverons le plein usage au fur et à mesure que nos détresses guérissent, crée un climat de confiance très propice au fait de nous relier aux parties les plus douloureuses de notre histoire, et aux émotions les plus difficiles à affronter. Cela nous aide à les accepter : cette colère noire semble me montrer que je suis une mauvaise personne qui déteste les autres, mais en réalité elle est le résultat de blessures émotionnelles passées, en réalité je suis une bonne personne et cette colère exacerbée n’a rien à voir avec moi. Penser comme cela permet de ne pas s’identifier à la détresse émotionnelle. Une fois que je sais que je ne suis pas elle, que je ne suis pas la mauvaise personne qu’elle me montre que je suis, alors je peux enfin la ressentir et ce faisant la laisser se transformer d’elle-même, m’amener à la décharge émotionnelle et à la réévaluation. Cela fonctionne aussi pour les émotions que nous avons du mal à ressentir : nous arriverons d’autant mieux à nous y relier que nous avons la ferme conviction qu’elle ne sont pas « nous » mais quelque chose qui nous arrive.

Cette non-identification avec nos émotions est donc nécessaire pour faire de la co-écoute, et c’est selon moi la principale vertu de cette croyance sur l’humain. On peut alors estimer que la pertinence d’une théorie est d’abord à évaluer au regard de ses effets sur l’efficacité de la pratique et s’en tenir là. C’est ce que j’ai fait toutes mes premières années de pratique. On peut aussi ne pas y prêter attention, se dire qu’après tout les êtres humains sont tissés de croyances, et tant qu’à faire, celle-là est sympathique. Mais en réalité, maintenir une croyance comme celle-ci est moins anodin qu’il n’y paraît.

La croyance en une nature humaine intrinsèquement positive peut avoir pour effet de créer un idéal de soi : celui qu’on était au début, ou que l’on est en puissance, et qu’on pourrait être à nouveau une fois que l’on aura guéri de nos détresses. Cet idéal, comme tout idéal, crée une dualité : ce que je ressens et fais n’est pas vraiment moi, ce que je suis réellement est autre, et toute une partie de ce que je ressens et fais ne devrait pas, si tout était comme il faut, exister. Alors que d’un côté cet idéal soutient notre pratique, de l’autre il crée une tension vers un accomplissement à venir, mais jamais complètement atteint bien entendu.

L’autre qui nous écoute doit lui aussi penser que je suis potentiellement pleine de qualités innées, il a même pour tâche de me le rappeler. Ainsi, croire en la même histoire devient une nécessité, car c’est un fondement de notre pratique commune. Dans ces conditions, il n’y a pas de possibilité de questionner la théorie, car cela fragiliserait immédiatement la pratique. Cela a pour conséquence la mise en place d’un fonctionnement idéologique, avec une auto-censure de notre pensée critique et la censure de celle des autres.

Et puis, c’est une vision de « la » nature humaine, donc bien évidemment tous les humains sur la planète sont censés être concernés. Cela va donner lieu à du prosélytisme (je dois annoncer la bonne nouvelle à tout le monde), à des contorsions mentales (je dois faire rentrer tout ce que j’observe dans cette grille de lecture), à du déni d’informations (je ne veux rien savoir qui n’aille pas dans le sens de cette vision de l’humain)… La complexité humaine, le foisonnement des visions que les humains ont d’eux-mêmes,  ainsi que les savoirs constitués par les diverses disciplines scientifiques, seront ainsi considérés comme non pertinents à chaque fois qu’ils ne se conformeront pas à la croyance de base.

Enfin, il est en réalité abusif que l’on nous dise ce qu’est un être humain, ce qu’est une femme, ce qu’est un·e homosexuel·le, ce qu’est un·e enfant… Ce sont des questions très générales d’ordre philosophique qui doivent rester indéfiniment ouvertes. Définir l’autre est le premier pas pour prendre du pouvoir sur lui. C’est lui nier ainsi la possibilité de se penser d’une façon qui n’entre pas dans notre définition. C’est savoir à sa place, avant lui, ce qu’il est. Ce geste de refus d’une définition extérieure est selon moi vital pour préserver notre liberté, quand bien même la définition est positive.

Si pour toutes ces raisons on renonce  à s’appuyer sur la croyance en une nature humaine fondamentalement positive, la pratique de la co-écoute peut-elle encore fonctionner ?

Ce que j’ai commencé à expérimenter, et d’autres avec moi, c’est qu’en réalité ce détour par une vision de la nature humaine n’est pas nécessaire pour nous pencher sur nos problématiques de vies, sur nos détresses psychiques, sur nos tensions émotionnelles. La non-identification semble être tout simplement créée par le fait de s’accompagner soi-même, aidé·e par la présence de l’autre. Cette problématique, cette confusion, cette émotion, voyons voir ce qu’elle me fait, comment elle se manifeste, ce que j’ai à en dire, à quels souvenirs elle m’amène, quel est son chemin expressif. C’est ce simple « voyons voir » qui crée la distance nécessaire pour oser explorer nos états psychiques.

Je me départis ainsi de plus en plus dans ma pratique et dans mon enseignement d’une vision prête-à-penser de ce qu’est un être humain. Mais je garde en revanche une écoute bienveillante, un regard positif sur l’autre, et une confiance accordée aux processus de régulation psychique auxquels on donne de la place en co-écoute5. Ces attitudes créent indéniablement un cadre propice au travail émotionnel et plus largement à tout travail psychologique6, et peuvent être cultivées et affinées au fil du temps. Elles peuvent ainsi être pensées comme des outils et n’ont nul besoin de s’arrimer à une croyance pour être comprises et utilisées.

On quitte ainsi le terrain idéologique dans lequel la co-écoute a été créée, pour nous ouvrir à une vision pragmatique, plus modeste mais aussi, à mon sens, plus complexe et plus riche.

Nadine Gardères – Avril 2021

1 Voir " Une présentation de la co-écoute " par Tim Jackins (2007) sur le site 
de RC.
2 Voir " Psychologie humaniste " sur Wikipedia.
3 Sur le sujet des qualités positives de l’humain, on peut lire l’essai 
du psychologue Jacques Lecomte, La Bonté humaine. Altruisme, empathie, 
générosité, éd. Odile Jacob (2012). 
4 Voir le texte de Tim Jackins note 1.
5 Ce qui s'adosse aussi peut-être à une forme de croyance, j'y reviendrai 
dans un prochain texte.
6 Lire à ce propos l’article de Jacques Van Rieller " Les facteurs communs aux 
psychothérapies" ou encore celui d’Alain Bottéro " Psychothérapies : le 
problème des facteurs communs ". Bien entendu, il faut adapter ce qu’on y 
apprend à notre pratique de la co-écoute, qui n’a pas pour objet la thérapie.

12 commentaires

  1. Je pense que l’alternative que tu entrevois (la possibilité de se distancier sans croyance) est une proposition intéressante pour d’autres choses que la co-écoute.
    En effet, la façon dominante de se distancier, c’est d’objectiver, de créer des objets qu’on peut voir depuis l’extérieur. C’est ce que fait la science, c’est d’ailleurs tout ce qu’elle sait faire. Comme tu l’expliques là, une croyance fait ça aussi. Ces techniques de distanciation sont plus qu’une distanciation, sont une séparation : en fait, ce qui arrive est hors de moi, séparé de moi, ça a lieu indépendamment de moi. Moi, je suis au contraire sujet, je suis celui qui observe ce qui arrive et décide ensuite, viens agir dessus d’une façon ou d’une autre : je n’intègre pas mon action, mon existence à ce qui se passe.
    Le terme ultime de cette façon de voir est de se considérer soi-même comme un objet, ce qui est une façon de m’intégrer à ce qui se passe mais en niant alors toute subjectivité.
    Pour ma part, je crois qu’on travaille (toi, moi, la danse forum…) à une position intermédiaire qui n’est ni fusion avec l’objet ni séparation objet-sujet. La forme de distanciation que tu proposes me semble aller dans ce sens, on est distant mais toujours attaché, on est distant en-dedans.

    1. J’aime beaucoup l’expression « on est distant en-dedans ». C’est une chose difficile à expliquer, le fait de plonger dans un état, dans un mouvement, dans une confusion, dans une décharge émotionnelle, tout en étant témoin de ce qu’il se passe. Et que le mouvement dans lequel on plonge se fera d’autant mieux qu’on affine cet art d’en être témoin.

      Pour revenir à la première partie de ton message, je dirais que cette croyance en une nature humaine positive crée elle aussi une possibilité de distanciation-en-dedans, non ? Sauf qu’elle crée, en plus : un idéal, un prêt-à-penser, une mission, une vision déformante et simplificatrice… Est-ce tout cela que tu appelles « séparation » ? Le rapprochement que tu fais avec la science me perd un peu, et je n’arrive pas bien à comprendre ta pensée.

      1. Est-ce qu’une croyance peut permettre une distanciation-en-dedans ? Comme ça, de but en blanc, je dirais que non, pas vraiment : une croyance sépare parce qu’elle met un voile d’interprétation ou d’explication entre moi et la chose qu’elle explique ou interprète, une croyance dit ce qu’il se passe, elle me coupe ainsi d’une relation directe. Cela demande à l’évidence d’aller plus loin que cette simple affirmation, en particulier de se demander ce qu’est une relation directe.
        Peut-être qu’une première nuance serait celle-ci : que tout dépend de notre relation, justement, avec la croyance. Il se peut qu’elle ait été intégrée, incorporée, qu’elle ait déployé sa profondeur au travers de nos expériences vécues, que, d’une certaine façon, on se la soit appropriée, c’est-à-dire, faite nôtre, à notre mesure, pour notre propre vie. Alors la croyance ne sépare plus mais fait directement partie de l’expérience, fait partie de nous. Mais alors, j’ai l’impression qu’elle ne crée plus de distancie du tout, juste notre rapport au monde en est changé.
        Le problème le plus grand est évidemment la croyance, disons, bête, celle qui ne se confronte pas au réel, c’est-à-dire à l’expérience vécue; celle qui se plaque sur le choses avant même de les voir, de peur peut-être qu’elles ne correspondent pas à l’image qu’on s’en fait. C’est un grand problème parce que cela mène facilement à l’arbitraire: chacun ses croyances, c’est-à-dire, ses visions du monde: si une croyance n’est pas éprouvé dans l’expérience réelle, elle reste un truc qui pend en goûtant ou trône, c’est selon, au-dessus du monde.

        La science sépare de fait car elle étudie des objets, elle étudie ce qui est extérieur à notre subjectivité. Elle suppose, pour pouvoir se faire, qu’il existe un monde extérieur à soi, un monde objet, objectif, et son rôle est de l’observer pour le décrire avec des propositions du type: dans tel contexte, si on fait ci alors il se passe ça.
        La science a permis d’avoir une action importante, efficace, sur le monde (aller sur la lune, les centrales nucléaires, internet, tout ça). Mais ça ne veut pas dire qu’il est vrai qu’il existe effectivement un monde tout à fait extérieur à soi. Ça veut juste dire que par la méthode scientifique, on arrive à dire des trucs qui tiennent la route. Mais personne ne peut me prouver que ça tiendra « toujours » la route. En particulier, je crois qu’il est possible de faire de la science ou bien d’utiliser ses résultats sans pour autant être en accord avec ses présupposés.
        Si je crois en les présupposés de la science, alors ça me dit que je suis séparé du monde, pur sujet au-dessus ou en dehors du monde, ou bien au contraire (à voir ce qui est pire), pur objet moi-même : ma conscience même est objet et il est donc possible de m’étudier de façon neutre : me voilà donc séparé de moi-même, à moins que je ne devienne objet corps et âme, que je fasse mienne cette croyance (c’est possible ça ?).
        Bon, je ne sais pas si je suis plus clair…

  2. A la lecture de ton texte, me vient une objection : c’est que la pratique d’observer ses émotions, ses sensations, et ici, ses détresses, n’aide pas à les décharger, il me semble ; elle apaise, au contraire, fais prendre de la distance, alors qu’il s’agit non plus de les regarder, non plus de prendre cette distance, mais de rentrer dedans, de ressentir pleinement ses ressentis et en quelque sorte même les amplifier en leur donnant pleinement libre cours… (ce qu’on appelle la décharge). Bref, même si ça crée une distance entre soi et sa détresse, cette distance n’est pas que de non-identification de soi à sa détresse, elle est aussi une sortie de la détresse (il me semble), ce qui ne va pas dans le sens de sa décharge. Hum… Je ne sais pas si je suis clair… J’ai pratiqué un peu la méditation, où l’on regarde passer ses sensations et ses émotions comme des événements dont on prend connaissance, et j’ai toujours pensé que cette pratique (la méditation) s’opposait en quelque sorte point par point à celle de la décharge émotionnelle… C’est compliqué pour moi de mettre le doigt sur les processus à l’oeuvre, en quoi ils s’opposent, en quoi aussi cela a à voir, ou au contraire diverge, précisément avec ce que tu exposes dans ton texte…

      1. Bonjour Yves et Caroline,

        Je cherche à décrire ce qui permet la décharge émotionnelle tout en ne se perdant pas dedans, ce qui est déjà le cas au sein de la pratique traditionnelle de la co-écoute, mais au prix à mon sens du passage par une croyance, ce qui ne me semble pas nécessaire.

        En fait, ma démarche est plutôt de soustraction : j’enlève la croyance, et je regarde ce qui reste. Et je constate que ce qui reste fonctionne sans la croyance. Arrivée là, pour expliquer ce qui fonctionne et comment ça fonctionne, j’ai besoin de nouveaux mots, de nouveaux concepts, car je ne peux plus passer par le vocabulaire de la croyance.
        Il est possible que mon vocabulaire de « non-différenciation », « distance » (ou « distance-en-dedans » comme dit mimi), « accompagner », ne soit pas approprié, ou qu’il me faille encore l’affiner. Heureusement je ne pense pas seule 🙂

        En tout cas, je vois bien ce que tu veux dire, Yves. Ce que je cherche à décrire est bien ce qui est de l’ordre de « la plongée » dans la décharge émotionnelle, et plus largement, dans la confusion, dans la détresse, dans la problématique…, et non pas l’observation pratiquée dans la méditation ou dans des pratiques d’apaisement émotionnel (qui sont des pratiques tout à fait pertinentes par ailleurs). C’est pourquoi d’ailleurs je n’ai finalement pas utilisé le mot « observer » dans ce texte car j’ai pensé qu’il pouvait amener à cet imaginaire de distance sans plongée.

        Mais au fond, je pense que ce mot pourrait quand même être utilisé, puisque nous savons, nous qui pratiquons la co-écoute, que l’on peut vivre une décharge profonde et très expressive tout en étant très calme à l’intérieur de soi. Ce phénomène-là vaut le coup d’être décrit, car il va à l’encontre de la croyance populaire qui est que la décharge profonde est dangereuse, que l’on va nécessairement se perdre dedans. Ce qui, justement, peut parfois arriver si on n’a pas cultivé cette « distance-en-dedans ».

        1. Oui, c’est tout un art d’arriver à décrire précisément des processus/ressentis/déroulements mentaux, cognitifs… et de leur trouver un nom évocateur! Le travail de la langue n’est jamais fini, lorsqu’on veut développer une pensée juste.

        2. Je crois qu’il est possible de se distancier sans apaiser pour autant. Cette distance doit au moins suffire à ne pas être dépassé.
          C’est une distance que cultivent les artistes de la scène qui cherchent à être complètement dans ce qu’ils font, à être emportés mais en gardant ce qu’il faut pour ne pas perdre les pédales au point de se retrouver à l’envers les dents dans le gravier. Je pense en particulier au clown, dont la recherche est précisément de rentrer à fond dans la matière de son corps et de ses émotions, dans une présence réellement authentique, tout en sachant où il est (sur scène et devant un public), ce qui se passe (il y a sans doute un déroulé à respecter, une mise en scène), donc tout en gardant une conscience, un je ne sais quoi, à côté, pour maintenir le navire à flots. C’est la seule façon pour que la colère du clown puisse être réelle (car elle n’est pas feinte) sans toutefois l’amener à faire des choses non-désirées (genre mettre un pain à un spectateur). Sans doute le chanteur de rock fait-il de même lorsqu’il se donne à fond sur scène, saute dans tous les sens tout en tenant son micro à la bonne distance, sans perdre ni le fil de ses paroles, ni le rythme ni la mélodie.
          Bien sûr, la séance de co-écoute n’est pas une performance et je ne veux pas dire qu’on fait le même chose en en co-écoute et sur scène. Mais ce qui me semble équivalent, c’est qu’on est à la fois à fond dans ses émotions, dans ce qu’on sent et ressent, tout en sachant qu’on est dans une séance de co-écoute et que, par exemple, on ne risque rien, qu’il y a des choses qu’on peut faire (comme taper dans un coussin, pousser dans les mains de l’écoutant, demander quelque chose à l’écoutant).
          Dans la décharge « sauvage », il n’y a pas cette distance-en-dedans qui servirait pourtant à ne pas écraser son poing sur la figure de l’autre lorsque, souvent, on se « trompe de colère ».

  3. Bonjour,

    Le fascicule « Comment la Réévaluation par la co-écoute a commencé » de Harvey Jackins montre très clairement que cette pratique n’a pas été fondée sur un système de pensée précis mais qu’au contraire il a émergé de nécessités vitales liées à un système d’oppression ultra-violent.

    Son fonctionnement n’a pas été élaboré arbitrairement à partir de théories pré-existentes mais il s’est imposé contre les idées préconçues intériorisées de ses propres fondateurs par la force de l’épreuve.

    C’étaient des personnes militantes ouvrières menant une action subversive visant à résister justement au système médical en place après avoir tenté de résister au système libéral capitaliste.

    De plus, contrairement à ce que tu dis, la personne écoutante n’est pas en charge de faire valoir des valeurs quelconques mais en charge de proposer des contradictions aux automatismes des personnes écoutées pour les aider à lâcher leurs résistances à la décharge. Ces propositions prennent des formes de valorisations et d’encouragements dans le sens où elles ont ce rôle. Lorsque tu as reçu la transmission tu avais parfaitement compris cela et aujourd’hui ton intégrité fait défaut sur ce sujet. Il s’agit de médisance intellectualisée.

    Enfin à aucun moment il n’est proposé de définition de l’être humain, femme homme homosexuel ou autre dans la co-écoute. Ce postulat que l’humain.e est intelligent.e, puissant.e, aimant.e, généreux.se et solidaire, tu le sais vraiment très bien, n’est qu’un outil de décharge et non une propagande. Sinon la co-écoute serait mise en avant, placardée sur des affiches, des flyers, des émissions de radio comme toi tu le fais après l’avoir rendue payante de surcroît. Au contraire de cela elle reste très discrète malgré un réseau international et une littérature prolifique. Et tout cela tu en as entière connaissance.

    En conclusion, je me demande comment il est possible de penser se situer au dessus des multiples croyances qui constituent notre pensée et notre être tout en restant modeste comme tu t’en vante, de façon absolument contradictoire.

    1. Bonjour Caroline,

      Pour ce qui est des origines de la co-écoute, je te laisse faire tes propres recherches si tu souhaites lire ce que d’autres ont écrit sur ce sujet. Il y a pas mal de ressources disponibles sur le net.

      Je n’ai pas vraiment traité la question des valeurs dans la pratique de la co-écoute, ou alors mon texte va plus loin que ce que je pense. Si tu veux revenir sur ce point, you’re welcome.

      Dire que l’humain est ceci ou cela est bien une définition. Après, que ce soit utilisé comme un outil, je pense que c’est le cas en pratique pour beaucoup de co-écoutant·es. Mais il y a bien un aspect de propagande dans les écrits théoriques de RC. Cela dit, j’ai souvent été très inspirée par les témoignages et les récits, souvent plus précis (et plus modestes) que les textes théoriques.

      Dans le « Guide », tu liras toi-même que les formateurs et formatrices sont incités à être payés pour leur enseignement. Le fait de ne pas être payé est une spécificité française qui est ancrée dans une certaine histoire. Je n’irai pas plus loin sur ce sujet, car je ne suis plus dans l’organisation RC et je ne suis donc plus concernée par son fonctionnement interne.

      Ma démarche, entre autre, consiste à voir mes croyances, et à voir leurs effets sur moi et sur mes pratiques. Je ne pense pas que ce soit possible de ne pas en avoir. Quant à la modestie, ce n’est pas celle de ma personne, mais celle d’une vision qui est de ramener la co-écoute au niveau d’une pratique de la vie quotidienne, que chacun·e peut s’approprier sans passer par une idéologie.

  4. J’ai bien lu et entendu ta réponse.

    Ta première phrase : « La théorisation traditionnelle de la co-écoute, c’est-à-dire celle qui a été élaborée au sein de l’organisation Reevaluation Counseling (RC), se base sur une certaine idée de la nature humaine. » et ta réponse à mon commentaire : « Je n’ai pas vraiment traité la question des valeurs dans la pratique de la co-écoute, ou alors mon texte va plus loin que ce que je pense. » Dire une chose et son contraire dans le but d’affirmer à tort que je suis hors sujet ressemble de très près à une technique de base de la manipulation mentale visant à dénigrer l’intelligence.

    Quand au fait de suggérer quelque chose de flou inspirant le doute sur les origines de la co-écoute sans donner de preuves ni de sources, c’est encore une stratégie caractéristique de la manipulation mentale qui a pour conséquence de décrédibiliser la connaissance de l’interlocuteur.

    Pour le sujet du paiement, la co-écoute est une des dernières choses encore gratuites et peu m’importe ce qu’il se passe aux US puisque je n’y suis pas. Cette gratuité permet que l’échange reste sain. Elle permet aussi à la pratique de rester accessible aux personnes qui ne peuvent ou ne veulent fonctionner dans un système marchand. Elle permet donc dans le contexte actuel de rester accessible aux personnes de la classe ouvrière. Tu as toi-même bénéficié de cette gratuité. Je ne me souviens pas que tu aies proposé de payer les leaders lorsque tu étais débutante.

    Voici ta phrase : « On quitte ainsi le terrain idéologique dans lequel la co-écoute a été créée, pour nous ouvrir à une vision pragmatique, plus modeste mais aussi, à mon sens, plus complexe et plus riche. » Si on retire les effets de style, on peut lire que tu parles d’un « On », qui « s’ouvre à » « une vision  » « plus modeste ». Or cette vision, c’est bien toi, si je ne m’abuse qui la propose. Ta réponse à ce sujet : « Quant à la modestie, ce n’est pas celle de ma personne, mais celle d’une vision ». Cette vision étant la tienne, elle suggère bel et bien que toi tu sais comment présenter les choses théoriquement plus modestement que la théorie de base elle-même. Cela implique que toi tu connaisse mieux la modestie.

    1. Bonjour Caroline,

      Mon intention avec la création de ce salon est de partager mes réflexions autour de la co-écoute, au sein de textes que je souhaite présentables et compréhensibles, puis d’ouvrir ces réflexions à qui veut bien penser avec moi, via les commentaires.

      Penser avec moi, cela ne signifie pas être d’accord avec moi : toutes les objections sont bienvenues, les doutes, les contre-argumentations, etc. Mais il faut au minimum avoir envie de penser avec moi.

      Tes messages critiquent toutes les failles, les erreurs, les contradictions que tu peux détecter dans mes textes. Tu en trouveras toujours, c’est évident. Et je lirais ces critiques avec plaisir et intérêt si ton intention était de participer à la réflexion proposée. Mais ce n’est pas le cas. Via tes critique de tel ou tel point, c’est en fait ma démarche même que tu critiques, le fait que je fasse ce que je fais.

      Te répondre me demanderait ainsi d’être dans une justification toujours renouvelée de ma démarche. Ce n’est pas l’objet de ce salon. Je ne publierai donc plus tes commentaires.

      Quand j’ai quitté RC, j’ai eu l’intention d’expliciter ma démarche auprès de ses membres, spécialement pour celles et ceux avec qui j’ai pratiqué et auprès de qui j’ai appris. Tes messages m’incitent à reprendre la rédaction de ce document, que je diffuserai quand il sera prêt.

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